Séminaire – saison 2026-2027
(org. A. Franco, M. González, G. Laplante-Anfossi, B. Moysan, F. Nicolas, G. Panosyan)
Le séminaire se tient à l’Ircam (1 Place Igor Stravinsky, 75004 Paris) en salle Stravinsky
L’entrée est libre dans la mesure des places disponibles
Programme
| Matin (10h – 13h) | Après-midi (14h30 – 17h30) | |
|---|---|---|
| 3 octobre 2026 | « Entretemps » | Alain Connes |
| 7 novembre 2026 | « Entretemps » | « Entretemps » |
| 5 décembre 2026 | Charles Ramond | |
| 9 janvier 2027 | « Entretemps » | « Entretemps » |
| 6 février 2027 | Oliver Feltham | Jean-Jacques Szczeciniarz |
| 6 mars 2027 | « Entretemps » | « Entretemps » |
| 3 avril 2027 | Livre mamuphi sur les romantismes | Livre « M=0? » sur Alain Badiou |
| 22 mai 2027 | « Entretemps » | « Entretemps » |
Thématique

Au milieu des années 1980, « une nouvelle génération de compositeurs, d’interprètes et de musicologues » décidait de créer Entretemps (1986-1992), une revue de « musique contemporaine » [1].
Par entretemps (ce « laps imprécis »), la revue entendait « une nouvelle période d’attention à la création musicale, au discours qui la sert ou la décrit », « une phase où réflexions critiques et formes écrites de la pensée musicale redeviennent plus nécessaires » avec le souci de « développer, loin de la fragmentation journalistique, une théorie utile à la création ». Ce faisant, la revue voulait « inverser » la « récession » (au tournant des années 1970-1980) d’une précédente « loquacité » (au début des années 70 [2]).
Pourquoi, quarante ans plus tard, revenir sur cette expérience singulière où foisonnaient critiques, esthétiques et théories musicales aussi bien qu’interlocutions avec « d’autres artistes et intellectuels » ?
Il est clair que l’entretemps musical et intellectuel dont il était alors question s’est aujourd’hui refermé, et d’une manière telle qu’il semble n’avoir désormais guère laissé de traces (si ce n’est dix numéros poussiéreux livrés dans quelques bibliothèques à « la critique rongeuse des souris »).
Y revenir, quarante ans plus tard, comme nous le proposons, ne vise bien sûr pas une nouvelle « inversion » de la « récession » générale qui l’a suivi à partir des années 90 : pas plus que l’histoire humaine en général, l’histoire musicale n’est un moteur à deux temps alternant soulèvements et retombées. Elle n’est pas davantage une progression discursive, ouvrant puis fermant des parenthèses pour engager puis oublier (voire forclore) telle voie explorée s’étant avérée en impasse.
Notre hypothèse d’investigation sera plutôt que la revue Entretemps peut constituer un opérateur pour radiographier les temps obscurs dans lesquels nous sommes actuellement engagés.
Si nous ne pouvons surplomber notre présent musical et intellectuel (nous en extraire en nous tirant par les cheveux), nous pouvons du moins nous dresser sur la pointe des pieds pour entrapercevoir dans le passé quelque relief dont l’ombre contrastante peut suggérer, ici et maintenant, des nervures et des failles dans un art musical contemporain doutant désormais de lui-même jusqu’à en dénier son nom propre.
Inscrivons cette orientation d’études sous le signe général de l’héritage subjectif (tel que formulé par René Char : « notre héritage n’est précédé d’aucun testament. ») et demandons-nous donc quels éventuels héritages endosser aujourd’hui de cette précédente entreprise éditoriale.
Pour activer ce principe général d’opérateur, quelques reliefs de cette revue.
1) Entretemps (années 1980) contraste en de nombreux points avec Musique en jeu (années 1970) [3] à commencer… par les manières opposées dont elles se sont conclues : Entretemps a décidé de s’arrêter sur son numéro 10 (déclarant : « la tâche que nous nous étions impartie – faire un certain tour d’horizon de la musique contemporaine – est accomplie ») quand Musique en jeu a suspendu (sans le dire) sa propre parution sur son numéro 33. Épuisement pour celle-ci, autolimitation pour celle-là (pour mieux passer à autre chose [4]). Cette opposition différencie les subjectivations à l’œuvre :
• les sciences sociales étaient omniprésentes dans Musique en jeu, quasiment absentes d’Entretemps ;
• les compositeurs, quasiment absents dans Musique en jeu, étaient au centre d’Entretemps ;
•Musique en jeu visait « à remettre la musique dans le circuit des savoirs » quand, à l’inverse, Entretemps voulait réinscrire les intellectualités dans la musique contemporaine ;
• Au total les deux procès subjectifs mobilisaient des sens très différents du mot « musique » pour engager des pratiques et des enjeux opposés : une socialisation de la musique pour Musique en jeu [5], une musicalisation des pensées pour Entretemps.
2) Le tour d’horizon d’Entretemps a omis la génération des années 1920 (Boulez, Stockhausen, Nono, Berio…), à la notable exception de Barraqué [6] et de Xenakis [7].
3) La revue Entretemps s’est arrêtée sur un dossier « Musique et ordinateur » qui pointait l’importance désormais de l’informatique pour la création musicale.
4) Entretemps a incorporé des résonances intellectuelles issues d’autres arts (poésie, architecture, cinéma…) mais n’a guère tiré parti de la philosophie ou des mathématiques [8].
5) Couvrant critique, esthétique et théorie musicales, la revue Entretemps a intriqué trois dimensions constituantes d’intellectualités musicales en cours de constitution.
6) Dans les années 80, les motifs proprement postmodernes abordaient la musique [9] ; ils sont depuis devenus omniprésents. D’où l’intérêt d’examiner rétrospectivement comment la revue a abordé ce partage modernités/postmodernités musicales selon les différentes dimensions du phénomène musical :
• solfège et partitions versus diagrammes graphiques et inscriptions numériques ;
• corps-accords d’interprètes et de leurs instruments versus plasticité d’un son écologique sans sujet ;
• rayonnements musicaux dans des espaces architecturaux versus projections en environnements sonores ;
• développements discursifs d’idées musicales versus installations d’immersions acoustiques ;
• écoute musicale d’œuvres versus participation à des performances désœuvrées ;
• intellectualités et raisonances musicales versus expressions culturelles d’artistes et applications techniques d’ingénieurs.
On l’aura compris : si le motif de cette saison mamuphi est bien la revue Entretemps, cette revue devra être ressaisie comme possible opérateur d’intellectualité pour aujourd’hui.
Entretemps a parachevé son parcours sur ces lignes testamentaires : « Il reviendra à d’autres, peut-être, d’évaluer l’apport de cette revue et de caractériser l’entre-temps dont elle aura vécu. » [10] À mamuphi d’engager aujourd’hui un tel travail, non pas en simple historien de la musique mais en acteurs contemporains – en working musicians – soucieux qu’un passé puisse fournir quelques ressources à un présent désorienté par les nihilismes et en charge d’assumer ses propres héritages.
[1] Éditorial de son numéro 1 (avril 1986) : https://fnicolas1947.fr/musique/entretemps/#flipbook-df_2449/1/
[2] Voir exemplairement la revue Musique en jeu (1970-1978 ; éditions du Seuil)
[3] Voir l’article de Nicolas Donin : Le moment Musique en Jeu (Circuit, 2010) : https://id.erudit.org/iderudit/039640ar
[4] Son testament : « inventer désormais d’autres manières de parler de réfléchir la musique » – Liminaire du n° 10 (avril 1992) : https://fnicolas1947.fr/musique/entretemps/#flipbook-df_2913/1/
[5] Dominique Jameux écrivait ainsi dans le n°4 : « Cela ne nous intéresse pas de parler de la musique en soi. Celle-ci n’existe pas, n’a jamais existé, quelle que soit la prédilection que chacun peut avoir pour telle ou telle partie de son répertoire. Dans notre titre, il ne fallait pas lire “Musique” mais “Société”. »
[6] En raison précisément de sa position d’exception interne à cette génération
[7] Voir note suivante.
[8] Pour qu’un temps mamuphi advienne (1999…), il fallait d’abord démêler l’imbroglio Xenakis : voir le dossier du n° 6 (février 1988) qui lui est consacré (https://fnicolas1947.fr/musique/entretemps/#flipbook-df_2816/1/)
[9] Le trio « Hommage à Brahms » pour violon, cor et piano de Ligeti (1982) jouait ici le rôle d’un Cheval de Troie…
[10] Liminaire du n°10 (avril 1992) : https://fnicolas1947.fr/musique/entretemps/#flipbook-df_2913/1/
