Séminaire
Saison 2025-2026
(org. M. González, G. Laplante-Anfossi, F. Nicolas, G. Panosyan)
Le séminaire se tient à l’Ircam (1 Place Igor Stravinsky, 75004 Paris).
L’entrée est libre dans la mesure des places disponibles.
Programme
| Matin (10h – 13h) | Après-midi (14h30 – 17h30) | |
|---|---|---|
| 11 octobre 2025 | François Jullien | Patrice Maniglier |
| 15 novembre 2025 | Édouard Thomas | |
| 13 décembre 2025 | Jacobo Baboni Schilingi | Frédéric Patras |
| 10 janvier 2026 | Peinture et arts plastiques : Éric Brunier / Michel Tombroff et Céline Mathieu | |
| 14 février 2026 | Violaine Anger | David Rabouin |
| 14 mars 2026 | Alain Franco | Yves André |
| 11 avril 2026 [ salle Stravinsky ] | Topos d’Alain Badiou avec A. Badiou, C. Alunni, R. Guitart, F. La Mantia & mamuphi… (+ projection du film « L’ombre où s’y Claire » de D. Lévy – poème d’A. Badiou et musique de F. Nicolas) | |
| 9 mai 2026 | Gregory Panosyan | Jean-Jacques Szczeciniarz |
Thématique
Le thème « obstructions contemporaines ? » proposé pour la prochaine saison de notre séminaire repose sur une hypothèse proprement « mamuphique » :
Et si les obstructions des modernités contemporaines (en musiques et en arts, en philosophies et en intellectualités, en politiques et en amours) pouvaient mieux se comprendre et se surmonter à la lumière des mathématiques modernes et contemporaines surmontant leurs propres obstructions ?
• En première intention et avant approfondissement, appelons obstruction un blocage immanent, que l’on ne saurait réduire à un simple obstacle externe qu’il suffirait de franchir (par dislocation ou contournement) pour mieux ensuite l’oublier derrière soi.
– Une obstruction n’est pas davantage une saturation qui nécessiterait d’abandonner un terrain devenu définitivement stérile pour se déplacer vers un autre domaine resté fertile.
– À la différence de tels obstacles et saturations qui convoquent une suppression, une obstruction convoque non pas une désobstruction mais la création d’une relève (Aufhebung) du domaine où elle s’avère, relève surmontant l’impossible ponctuellement rencontré en incorporant, dans le domaine en question, ce « réel » comme objet de type nouveau. À ce titre, une obstruction autorise la relève affirmative d’un travail du négatif puisque l’impuissance sur laquelle la pensée vient irrémédiablement buter est ici relevée en puissance rédupliquée (d’énonciation et d’énoncé) : celle de penser de manière nouvelle un objet de type nouveau (songeons bien sûr à la relève freudienne d’un inconscient psychanalytique obstruant la conscience de l’être parlant).
• Les mathématiques modernes se sont précisément engagées par de telles relèves d’obstructions classiques.
– Voir exemplairement Galois qui relance en 1830 l’algèbre classique, obstruée par le théorème d’Abel (1824), en surmontant l’obstruction (l’irrésolubilité) sur laquelle butait l’inconnue classique de l’équation polynomiale : l’inconnue ne sera plus tant « x » (grandeur individuelle explicitée, s’avérant innommable par les moyens algébriques qui l’ont caractérisée) que « G » (groupe collectif restant implicite, solidarisant secrètement les racines du polynôme et générant ainsi leur irréductible « ambiguïté »).
– Voir, cette fois dans les mathématiques contemporaines, l’explicite théorie de l’obstruction qui vise à déterminer topologiquement des invariants cohomologiques.
• Aujourd’hui, différentes intellectualités contemporaines butent sur de semblables obstructions :
– Quelles obstructions dans le solfège, le corps-accord instrumental et le développement discursif entravant la composition musicale contemporaine ?
– Quelles obstructions dans le sujet scindé entravant la pensée philosophique de sujets proprement collectifs ?
– Quelles obstructions dans la lutte historique entre classes sociales entravant une émancipation politique de l’Humanité tout entière ?
– Quelles obstructions dans la différence des sexes entravant aujourd’hui l’amour hétérosexuel ?
Il s’agira cette année d’explorer collectivement cette hypothèse, à partir de situations particulières (dans différents arts ou sciences) comme à partir de problématiques générales (dans différentes philosophies ou intellectualités).
Bien sûr, tout ceci s’engagera très librement en caractérisant rigoureusement la notion d’obstruction (dans son propre réseau de contraposées) et les possibilités de relève affirmative.
11 octobre 2025
[ F. Nicolas ]
François Nicolas – Présentation de la saison mamuphi 2025-2026 (séminaire et école)
Texte de l’exposé
Diapos de l’exposé
[ F. Jullien ]
François Jullien – De l’obstruction
J’en viendrai à l’« obstruction » par deux biais.
• Le premier, plus ancien dans mon travail, est celui de la langue-pensée chinoise.
Dans la pensée lettrée, plus elle se réfléchit au cours de son histoire, plus l’« obstruction » – la « non-communication » – paraît le « mal ». Et même la seule forme de mal qui puisse exister, sans donc que s’y rajoute aucun plan moral ou métaphysique.
Puisque tout dans le monde est en corrélation et par suite en interaction, qu’il y a pensée, non de l’Être, mais des processus, la non mise en rapport et la non-circulation sont le seul obstacle. Cela commence avec la respiration et s’étend au rapport du prince et du peuple.
• L’autre biais, plus récent dans mon chantier, est lié au concept de dé-coïncidence.
Quand les choses « coïncident », au sens premier, géométrique, du terme, qu’elles sont en parfaite adéquation entre elles, et déjà entre la « chose » et l’« esprit » (la définition traditionnelle de la vérité), cela bien sûr est satisfaisant.
Mais, qu’on en soit légitimement satisfait fait qu’on s’immobilise dans cette coïncidence qui paralyse. Le positif de l’adéquation verse alors en positivité morte qui bloque et fait obstruction à l’avènement du nouveau.
D’où l’importance de dé-coïncider pour rouvrir des possibles dans la pensée comme dans la société.
En suivant successivement ces deux chemins, on interrogera le phénomène de l’« obstruction », dans son ampleur, du physiologique au politique. Et l’on cherchera aussi à en dégager une politique.
[ P. Maniglier ]
Patrice Maniglier – Mythophysique : structure et forçage dans les sciences sauvages
15 novembre 2025
[ É. Thomas ]
Édouard Thomas – Pavages du plan : des tuiles de Wang au « chapeau » de David Smith
Existe-t-il une tuile (une forme connexe du plan euclidien, par exemple un polygone) grâce à laquelle on puisse réaliser une partition du plan ?
C’est le problème « ein Stein » (en allemand, « une tuile »). Posée à la fin des années 1970, cette célèbre question de géométrie a aiguillé toutes les avancées récentes relatives à la théorie des pavages. Une percée mathématique spectaculaire, survenue en 2023 et due à David Smith, Chaim Goodman-Strauss, Craig Kaplan et Joseph Myers, vient y répondre positivement. La tuile qu’ils proposent est un polygone appelé le « chapeau ».
Plusieurs manifestations d’obstructions vont être discutées à l’occasion de la présentation. Au début des années 1960, une obstruction mathématique profonde et a priori éloignée du sujet (l’indécidabilité du problème de l’arrêt d’une machine de Turing) va bouleverser de manière radicale la compréhension des pavages du plan avec l’apparition des fameuses tuiles de Wang. Dans la foulée, la découverte des premiers pavages apériodiques va obliger les mathématiciens à introduire des obstructions locales (les règles d’assemblage sur les ensembles de tuiles) pour imposer ou forcer certaines propriétés globales. Ensuite, pendant près de cinquante ans, et malgré d’intenses recherches, aucune tuile apériodique n’est découverte, et aucune preuve de non-existence n’est trouvée non plus : y aurait-il une obstruction à l’existence d’un tel objet ? Enfin, la découverte du « chapeau » va susciter un engouement planétaire… et déclencher une polémique aussi virale qu’éphémère : l’utilisation d’une symétrie axiale fait-elle obstruction à la solution proposée au problème « ein Stein » ?
La présentation, très visuelle et accessible, abordera plusieurs thèmes liés aux pavages apériodiques (méthodes de construction, structure hiérarchique, nombre de Heesch, découverte du « chapeau » et de ses variantes…). Elle permettra également de questionner certains liens entre découverte mathématique et créativité artistique.
13 décembre 2025
[ J. Baboni Schilingi ]
Jacobo Baboni Schilingi – La Signature : douze propositions pour la création musicale au XXIᵉ siècle
La musique dite de « création », parfois qualifiée de musique « d’art » ou autrefois de musique « savante », traverse aujourd’hui une crise profonde.
Je présenterai mon ouvrage La Signature – Douze propositions pour la création musicale au XXIᵉ siècle (Éditions Mimésis, 2024) qui propose à la fois une analyse sociologique, systémique, technologique et épistémologique de cette crise — accélérée par l’intelligence artificielle — ainsi que douze pistes concrètes pour y répondre.
J’exposerai les actions, exemples et modèles opérationnels que je développe depuis 1997 : comment renouveler la relation Maestro/Apprenti, comment renforcer les liens avec les sponsors et les mécènes, comment faire circuler la musique partout et sous toutes ses formes, etc.
[ F. Patras ]
Frédéric Patras – Thématique des obstructions
Partant de la problématique annuelle du séminaire et de l’idée qu’une obstruction au développement de la pensée relève de causes « que le désir de progresser doit apprendre à traiter s’il veut se poursuivre », nous aborderons, de façon assez libre, cette thématique des obstructions et leurs causes (de tous ordres) depuis la logique hégélienne (où elles ont une dimension objective), l’épistémologie bachelardienne, la pensée structuraliste, et certains éléments d’interprétation mathématique de la pensée hégélienne qui ont été proposés par Bill Lawvere.
10 janvier 2026
[ É. Brunier ]
Éric Brunier – Ombres et lumières des modernités
Une nouveauté sans possible, une nouveauté qui sitôt surgie semble épuisée, ou qui épuise la situation qui l’a vue naître. Cela pourrait conduire à caractériser les modernités artistiques comme une forme de nihilisme exacerbé, s’exerçant tous azimuts, multipliant ses cibles. Les exemples abondent.
Il est aisé de penser que ces œuvres ou ces démarches, ces entreprises de saturation des modernités, ont pour ressort principal le nihilisme : les monochromes de Rodtchenko seraient à comprendre comme une contradiction du suprématisme de Malevitch, les collages dada la volonté de saper le collage cubiste, Rimbaud comme dynamiteur du poème moderne, Koolhaas menant à son plus haut point de déréliction l’urbanisme des métropoles, et l’art conceptuel comme négation des formes de la peinture et de la sculpture. Tous ces exemples devraient être réexaminés un à un parce qu’ils n’obéissent pas à la même négation.
Je souhaite explorer une autre façon d’envisager cette mise en saturation des modernités, à la lumière des mathématiques modernes et notamment de cette idée qu’une obstruction peut s’entendre moins comme saturation amenant destruction et déplacement que relance et nouveauté. Il faut reprendre la gravure de Goya (Le sommeil de la raison engendre des monstres, Prado, 1797) et modifier légèrement sa légende : ce n’est pas le sommeil de la raison (négation) qui engendre des monstres (négation de la négation), mais le rêve de la modernité entraine songes et cauchemars. L’inconscient divise en deux l’opposition. Le nouveau opacifie la situation dans laquelle il intervient : il projette lumière et ombre sur le réel, sans l’éclaircir, sans l’idéaliser. S’indique ainsi que les modernités travaillent dans un nouveau rapport à ce qui les limitent. J’examinerai quelques exemples de ce principe.
[ M. Tombroff ]
Michel Tombroff– Obstructions dans l’art conceptuel
L’art conceptuel, qui apparaît dans les années soixante dans le sillage de l’abstraction et du minimalisme, joua un rôle fondamental dans le passage du moderne au contemporain. Son formalisme complexe, mêlant peinture, photographie, langage, installations, performances et, dans certains cas, logique et mathématique, renouvela de façon décisive les questions liées aux rapports entre formalisation, représentation et réel. Toute formalisation, nous apprend Jacques Lacan, bute inévitablement sur un point d’impossible, sur une impasse. Appelons une telle impasse, dans le contexte de ce séminaire, une « obstruction ». Les réflexions sur la nature de cette obstruction dans l’art conceptuel m’ont conduit à plonger au cœur de la philosophie d’Alain Badiou, aux premières méditations de L’Être et l’événement où Badiou pose son axiome inaugural « mathématiques = ontologie », établit que le vide est le nom propre de l’être et affirme que la relation d’appartenance prescrit le régime de la présentation et la relation d’inclusion celui de la représentation.
Dans l’essai Le malentendu capital – Alain Badiou et le sourire de l’être (Éditions Mimésis, 2025) je tente d’établir un rapport entre les obstructions liées à la représentation dans l’art conceptuel et dans l’ontologie ensembliste. C’est de cela que je vous propose de débattre le 10 janvier.
[ C. Mathieu ]
Céline Mathieu – Emotional Flowers
Céline Mathieu is an artist and writer. Her practice is often site and condition specific, using sound, scent, sculpture, performance and text in her installations. The work is both sensory and conceptual. She investigates the circulation of thoughts and materials. Intimacy and economy meet in personal items, and the ties that make up one’s reality.
Céline Mathieu will walk the audience through her most recent solo exhibitions, speaking of loans and regurgitations, as well as the place of text in her practice. In this talk, she hopes to suggest poetics as a means to deal with various obstructions. (Céline’s talk will be in English).
14 février 2026
[ V. Anger ]
Violaine Anger – Écriture de la musique, écriture de la parole
L’écriture de la musique détermine ce qu’est la musique ; elle révèle aussi un imaginaire de la façon dont on peut rendre visible un événement sonore sur un support matériel. À ce titre, elle rejoint l’écriture de la parole et aussi ce que l’on appelle « image ». Ainsi écriture et image se côtoient d’une façon instable et productive.
Mais qu’appelle-t-on « écriture » ? et surtout, comment un choix d’écriture donné organise-t-il le rapport entre « la parole » et le son, sachant qu’une parole a (peut avoir) une dimension sonore ? Comment une écriture est-elle un lieu qui marque une pensée de ce que l’on peut appeler énonciation, dans le sens le plus large de ce terme ?
L’intervention posera ces questions à partir de quelques exemples empruntés à des périodes historiques variées. Sans chercher à répondre explicitement, elle tentera de cerner ces problèmes avec plus de précision.
S’il y a évidemment obstacle, y a-t-il quelque part obstruction ou saturation ? La notion d’ « obstacle épistémologique » intègre en fait ces trois notions. Jusqu’où peut-on qualifier de telles prises de position sur l’écriture, en particulier son assimilation au code, à la trace, ou à un signe saussurien dénué d’épaisseur et de visibilité propre ?
[ D. Rabouin ]
David Rabouin – Local-global-obstructions
La question des « obstructions » est très profondément liée, pour le mathématicien d’aujourd’hui, aux problèmes d’articulation du local et du global.
Cette dialectique avait déjà été identifiée par Albert Lautman comme un des thèmes directeurs de la mathématique moderne et, par là même, comme une des « idées » dont le philosophe devait s’emparer. Or force est de constater que bien peu de philosophes ont prolongé ces réflexions, sinon dans quelques recoins obscurs de la philosophie des mathématiques. Plus largement, à l’heure où les questions liées au local et au global occupent une part importante de l’espace des discussions politiques, on peut regretter que ces champs de réflexion (mathématiques, métaphysique et politique) ne communiquent guère.
Reprenant le fil lautmanien, je voudrais m’interroger sur ce que pourrait être une pensée des obstructions aujourd’hui à la lumière de la dialectique du local et du global.
